jeudi , 3 septembre 2026

Entretien réalisé par Mme Fatima Zahraoui (info-magazine) avec Ahmed Khaouja expert de l’UIT sur l’IA

Question 1 : A quel moment vous avez découvert l’IA ?

J’ai découvert l’intelligence artificielle en 1990, à l’occasion de ma première formation consacrée à ce domaine, organisée par Moslim Kabbaj (Ribat El Fath) à l’hôtel ex Hilton de Rabat. À cette époque, l’IA était encore un sujet essentiellement académique et prospectif. Cette formation sur trois jours animés par des grands experts internationaux et marocains m’a permis de comprendre très tôt que cette technologie qui allait profondément transformer les organisations, les métiers et la prise de décision.

Question 2 : en tant qu’enseignant à l’INPT et chercheur à l’ISCAE quel est le premier article publié où vous évoquez l’IA ?

J’ai évoqué pour la première fois les impacts potentiels de l’intelligence artificielle sur les cadres supérieurs en 1990, dans un article consacré à la finance internationale. J’y analysais déjà les conséquences possibles de l’IA sur les métiers des cadres et des professions intellectuelles, ce que l’on appelle aujourd’hui les « cols blancs ». À l’époque, cette réflexion pouvait paraître audacieuse ; elle est désormais au cœur des débats aujourd’hui sur la transformation du travail.

Question 3 : quelle est votre meilleure définition de l’IA ?

L’intelligence artificielle désigne l’ensemble des technologies capables de réaliser des tâches qui nécessitaient jusqu’à présent l’intelligence humaine : comprendre le langage, reconnaître des images, apprendre à partir de données, effectuer des prédictions ou assister la prise de décision.

Pour mieux situer cette notion, il est utile de rappeler la définition de l’intelligence humaine proposée par le psychologue David Wechsler : il s’agit de la capacité globale d’un individu à agir de manière intentionnelle, à penser rationnellement et à s’adapter efficacement à son environnement.

À mes yeux, l’IA ne remplace pas cette intelligence humaine. L’IA constitue avant tout une prothèse cognitive, c’est-à-dire un ensemble d’outils algorithmiques qui augmentent les capacités humaines en facilitant l’analyse, l’anticipation et la décision.

Question 4 : on évoque souvent l’IA dans l’entreprise. Que pensez-vous ?

L’intelligence artificielle est aujourd’hui l’un des principaux moteurs de transformation des entreprises. Elle permet d’améliorer la productivité, d’optimiser les processus, de personnaliser les services et de créer de nouveaux modèles économiques.

Cependant, toutes les organisations n’en sont pas au même niveau de maturité. Certaines utilisent l’IA uniquement pour automatiser quelques tâches, tandis que d’autres l’intègrent au cœur de leur stratégie en transformant leurs processus, leurs métiers, leur gouvernance et leur relation avec les clients.

L’enjeu n’est donc plus seulement technologique : il est également organisationnel, humain et stratégique.

Il existe généralement cinq niveaux d’IA pour une entreprise. Le premier niveau on l’appelle les systèmes d’IA automatisés et le niveau cinq correspond au niveau autonome ou système dit agentique.

Question 5 : est qu’il y a des domaines ou on interdit justement l’IA autonome ?

Oui. Certaines activités critiques exigent que la décision finale demeure sous contrôle humain. C’est notamment le cas dans les secteurs du nucléaire, de la défense, de certaines applications médicales ou encore des infrastructures critiques.

Dans ces domaines, une IA peut assister les experts, analyser des volumes considérables d’informations ou proposer des recommandations, mais elle ne devrait pas prendre seule des décisions susceptibles d’avoir des conséquences irréversibles sur la sécurité des personnes ou des États.

Le principe du « Human in the Loop », qui maintient l’humain au cœur de la décision, reste indispensable.

Question 5 : pour vous pas d’IA sans données ?

Les données constituent la matière première de toute intelligence artificielle. Sans données fiables, complètes et représentatives, les modèles produisent des résultats erronés ou biaisés.

La réussite d’un projet d’IA dépend donc largement de la qualité de la gouvernance des données. Celle-ci implique de définir des règles précises concernant leur collecte, leur qualité, leur stockage, leur sécurité, leur accès et leur utilisation, tout en respectant les exigences réglementaires et les principes éthiques.

En réalité, dans de nombreux projets, la qualité des données représente un défi plus important que le développement des algorithmes eux-mêmes.

Question 6 : comment maitriser dans les télécoms les données pour un régulateur ou un opérateur ?

Les réseaux fixes, mobiles et Internet produisent chaque jour des volumes considérables de données techniques, opérationnelles et comportementales. Ces informations représentent un actif stratégique pour les opérateurs comme pour les autorités de régulation.

Le véritable défi consiste à exploiter ces données tout en garantissant la protection des données personnelles, la cybersécurité, la transparence des algorithmes et le respect du principe de neutralité du réseau.

Aujourd’hui, peu de régulateurs télécoms utilisent l’intelligence artificielle de manière approfondie dans leurs propres missions. Beaucoup travaillent sur la régulation de l’IA, mais peu exploitent réellement cette technologie pour améliorer leurs processus de contrôle, de supervision ou d’analyse des marchés.

À cet égard, le régulateur britannique Ofcom constitue l’un des exemples les plus avancés. Son expérience montre que l’intégration réussie de l’IA dans les missions d’un régulateur suppose non seulement des investissements technologiques, mais également une évolution du cadre juridique, des compétences et de la gouvernance.

Question 7 : L’intelligence artificielle dépassera-t-elle un jour l’intelligence humaine ?

Je demeure prudent face à cette hypothèse. Il faut d’abord préciser ce que l’on entend par « dépasser l’intelligence humaine ». L’IA dépasse déjà l’être humain dans certaines tâches précises : elle peut effectuer des calculs à une vitesse incomparable, analyser des millions de documents, détecter des corrélations complexes ou encore battre les meilleurs experts dans certains jeux et domaines spécialisés. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle possède une intelligence générale supérieure à celle de l’être humain.

Le cerveau humain reste, à ce jour, un système d’une extraordinaire complexité. Il contient près de 86 milliards de neurones, reliés par un nombre considérable de connexions, et les mécanismes qui permettent l’émergence de la pensée, de la conscience, des émotions et de la compréhension du monde sont encore loin d’être entièrement compris.

Les systèmes d’IA actuels, notamment les grands modèles de langage, sont extrêmement performants, mais ils présentent encore des limites importantes. Comme l’a souvent souligné Yann LeCun, l’un des pionniers de l’IA moderne, ils restent notamment limités en matière de bon sens, de compréhension du monde physique, d’apprentissage autonome et de représentation véritable de leur environnement.

Il faut également distinguer intelligence et conscience. Une machine pourrait, en théorie, devenir extrêmement performante pour résoudre des problèmes et prendre des décisions sans pour autant être consciente, ressentir des émotions ou avoir un « sentiment d’exister ». Une intelligence supérieure à l’intelligence humaine ne signifierait donc pas nécessairement l’apparition d’une conscience artificielle.

La véritable question est alors celle de l’intelligence générale artificielle : une IA capable non seulement d’exceller dans de nombreuses tâches, mais aussi de comprendre, apprendre, raisonner, s’adapter à des situations nouvelles et transférer ses connaissances avec une flexibilité comparable à celle de l’être humain.

C’est ici que je reste prudent. Lors d’un séminaire consacré à la singularité, organisé par la Caisse de dépôt de gestion (CDG) à Rabat et auquel j’ai participé, nous avons notamment discuté de cette distinction fondamentale entre performance, intelligence générale et conscience.

Je pense que l’IA continuera à progresser de manière spectaculaire et qu’elle pourrait, dans certains domaines, dépasser largement les capacités humaines. En revanche, affirmer qu’elle dépassera un jour l’intelligence humaine dans son ensemble reste aujourd’hui une hypothèse, et non une certitude scientifique.

À mon sens, le scénario le plus probable à moyen terme n’est donc pas nécessairement celui d’une IA qui remplace l’être humain, mais celui d’une intelligence hybride, dans laquelle l’IA augmente considérablement les capacités humaines.

La véritable question ne sera peut-être finalement pas : « L’IA sera-t-elle plus intelligente que l’homme ? », mais plutôt : « Que restera-t-il spécifiquement humain lorsque les machines deviendront capables de réaliser une part croissante de nos tâches intellectuelles ? »

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