samedi , 14 février 2026

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Editorial

Tout d’abord et à l’occasion de l’avènement de la nouvelle année 2026, LTE Magazine présente à ses lecteurs les meilleurs vœux de santé, de bonheur et de quiétude.

Les algorithmes sont en train de transformer toutes les démocraties. En amont Ils influencent la formation de l’opinion publique, orientent les débats et conditionnent le choix des élus. En aval dans un futur proche, nos maires ne prendront peut-être plus de décisions : ils les valideront. Car derrière chaque feu de signalisation, chaque plan de circulation, chaque attribution de logement ou de subvention, une intelligence invisible sera à l’œuvre. Son nom : l’algorithme.
Un algorithme, c’est d’abord une idée simple : une série d’instructions logiques destinées à résoudre un problème. Il classe, trie, prédit. Il n’a pas d’état d’âme, pas d’idéologie, il exécute. Et pourtant, c’est bien là que réside le danger : son apparente neutralité lui confère un pouvoir immense. Hier, il nous aidait à trouver la route la plus rapide. Demain, il pourrait déterminer la répartition de l’eau, voire le rythme de nos déplacements urbains.

Depuis la fin des années 2000, la « smart city » s’impose comme horizon technologique. Née dans les laboratoires de Cisco, Siemens, IBM ou Google, elle promet une ville fluide, connectée, pilotée en temps réel. Mais cette ville-service entre en collision frontale avec un modèle plus ancien : la cité politique, celle des élus, des débats, du bien commun. La première repose sur des algorithmes et des capteurs ; la seconde, sur des citoyens et des idées.

La confrontation est désormais ouverte. D’un côté, la logique de la performance ; de l’autre, celle du sens. D’un côté, la data ; de l’autre, la démocratie.

Les géants du numérique ne s’en cachent plus : ils veulent gérer la ville.
Leur pouvoir financier, technologique et symbolique dépasse celui de nombreux États. Google, à travers sa filiale Sidewalk Labs, a déjà tenté d’imaginer à Toronto une ville intégralement « data-driven », bardée de capteurs et administrée par des algorithmes : le projet a été suspendu, mais le message est passé et les géants de la Silicon Valley ne rêvent plus seulement de conquérir nos écrans, ils visent désormais nos rues.

Sous couvert d’efficacité, ces entreprises s’emparent de fonctions autrefois régaliennes : mobilité, énergie, sécurité, santé. Le citoyen se voit utilisateur et le service public devient un service client.
Et pendant que les élus locaux tâtonnent, les plateformes, elles, avancent. Plus vite. Plus fort. Plus discrètement aussi.

On voudrait croire que les algorithmes sont objectifs, qu’ils ne font qu’appliquer des règles mathématiques universelles. C’est faux.
Un algorithme reflète toujours les intentions, les biais et les intérêts de ceux qui le conçoivent. Quand il priorise, il choisit. Quand il prédit, il influence.
Or, les GAFA n’agissent pas au nom du bien commun mais au nom du profit. Leur mission n’est pas de rendre nos villes plus justes, mais plus rentables.
Derrière chaque clic, chaque trajet optimisé, chaque recommandation urbaine, c’est une stratégie commerciale qui s’exprime : celle d’une économie de l’attention et de la dépendance.

À force de déléguer nos choix à des machines, nous risquons de perdre la maîtrise du politique. Et que deviendra la démocratie locale lorsque les décisions seront prises par des modèles prédictifs ? Quand un logiciel déterminera les priorités d’investissement, les zones à sécuriser, les profils à recruter ? Le pire scénario n’est pas celui d’une dictature numérique, mais d’une ville ingouvernable, éclatée entre les calculs des plateformes et les frustrations d’habitants transformés en données.

Un autre danger guette : les algorithmes ne savent pas penser la rupture. Leur logique repose sur la reproduction du passé. Ils anticipent à partir de ce qui a déjà été observé. Autrement dit, ils consolident les tendances, mais n’inventent rien. Or, gouverner une cité, c’est précisément prévoir l’imprévisible, imaginer l’avenir, oser l’utopie. Ce que la machine ignore. La ville ne peut pas se réduire à une équation ; elle est faite de désirs, de conflits, d’imprévus. Elle a besoin de débats, pas seulement de données.

Il ne s’agit pas de rejeter le numérique, mais de le remettre à sa place : celle d’un outil au service du projet collectif.
Le politique doit jouer la carte de la planification intelligente, de l’accompagnement de l’innovation et du soutien aux initiatives citoyennes : start-ups, fab labs, laboratoires urbains, tiers-lieux.
L’architecte, le sociologue, le data scientist et l’élu doivent apprendre à dialoguer. Ensemble, ils peuvent faire émerger une intelligence hybride : humaine et artificielle, sensible et rationnelle.

Car une cité n’est pas un simple réseau d’objets connectés ; c’est un lieu de mémoire, de culture et de rencontre.
Aristote le disait déjà : une ville sans agora est une ville sans avenir. Aujourd’hui, l’agora s’est déplacée sur les plateformes numériques ; il est temps de la ramener dans la cité réelle.

Demain, nos villes seront inévitablement numériques. Les algorithmes y seront partout. Mais la question essentielle demeure : qui les programme ? Et pour quoi faire ?
Allons-nous laisser Google et Amazon écrire le futur de nos cités, ou saurons-nous réinventer une gouvernance où la technologie éclaire les décisions humaines sans jamais les remplacer ?
C’est là que tout se joue : dans la capacité des sociétés à fédérer leurs citoyens autour du bien commun, à replacer le politique au cœur de la cité digitale.
Le risque n’est pas que les machines prennent le pouvoir. Le risque, c’est que nous cessions d’en exercer un.

Pour traiter ce dossier autour des algorithmes, nous vous proposons un article pertinent sur le sujet et un article « La démocratie marocaine à l’ère des algorithmes : entre influence et gouvernance ». Dans la tribune libre, nous vous proposons un article d’Ata-Ilah Khaouja « l’intime entre respect et soupçon ». Et bien évidemment d’autres informations enrichissantes en lien avec le thème sont abordées dans les rubriques (évènements, médiathèque…).

Enfin, je tiens à informer mes collègues ingénieurs télécoms que l’un des Prix Nobel 2025 en physique est un ingénieur télécom diplômé de l’École Nationale Supérieure des Télécoms (ENST) de Paris, promotion 1975. Michel Devoret qui est de nationalité française a obtenu ce Prix Nobel pour ses travaux en physique quantique.

Par Ahmed Khaouja, expert de l’UIT 

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