De quoi s’agit-il ?
1-les mêmes mots voyagent d’une langue à une autre donc traversent un pays et le quittent pour un autre : le mot ‘’entrevue’’ est parti s’installer en Angleterre, y a pris la forme très connue d’interview avant de revenir en français, sous les deux formes. Et les sciences n’échappent pas à cette règle : des mots naissent dans une science, visitent une autre et choisissent de s’établir dans une autre.
2-Si vieux qu’il n’y paraît, le mot ‘’résilience’’ qui fait le thème du dossier de ce mois-ci, mérite bien une petite excursion résiliente et sans résistance.
Le voyage linguistique
Les sciences peuvent s’intéresser à la nature et étudier la matière et le vivant comme le font la biologie, la chimie ou physique ; elles peuvent se focaliser sur des objets abstraits, on parle alors de mathématiques, d’informatique ; ou bien enfin, elles peuvent scruter les comportements humains : la sociologie, la psychologie l’histoire … ces disciplines forment les sciences humaines.
Dans leur diversité, ces sciences marquent leurs territoires ou leurs champs lexicaux comme les humains le font avec leurs frontières pour leurs pays et leurs camps. Des sciences de la nature aux sciences humaines en passant par les sciences formelles, la délimitation des territoires est la marque de fabrique de chaque discipline. L’objet d’étude choisi, la méthode de travail optée et le procédé de validation approuvé les distinguent les unes des autres. Et chacune parle un langage spécifique, on parle de langage vernaculaire, qui utilise un vocabulaire typique qui lui est réservé. Ainsi, de ces sciences, et en raison du vocabulaire exclusif et réservé, sont exclus tous les novices visiteurs d’un soir. On n’erre pas dans une science, on s’y installe.
Des sciences dures
Les sciences dites dures décrivent les objets et les phénomènes engendrés par ces objets ou par ces phénomènes. Physique, chimie, mécanique, mathématiques…
Elles démontrent, mesurent, expérimentent tout en se servant de mots et de formules des fois incompréhensibles pour les non-initiés. Est-ce pour cela qu’elles sont appelées sciences dures, dures à comprendre comme le sont les symboles hiéroglyphes ?
Alors qu’elles sont censées ne parler que des objets et des concepts, ces sciences exactes sont peuplées de mots qui sont empruntés aux relations humaines. Par exemple, le mot ‘’intégrale’’ simple ou multiple, en maths, n’a aucun lien avec ‘’l’intégrale’’ en littérature qui signifie l’œuvre complète d’un écrivain par exemple…En informatique, le moniteur désigne l’écran de l’ordinateur, qui n’a aucun lien avec le tuteur ou le formateur en général ni avec le moniteur sportif de natation ou de ski ; le nucléaire utilise le ‘’doigt de gant’’ qui est une pièce métallique servant à extraire les neutrons du réacteur, ce doigt-ci n’a rien en commun avec l’organe humain comme ce gant-ci ne se retrouve pas dans la pièce d’habillement taillée pour protéger les doigts de la main ; toujours dans le domaine du nucléaire, au sein du réacteur, siège un cœur qui n’a rien avoir avec l’organe humain plein de sentiments nobles : courage, empathie, amour…, ce cœur nucléaire, s’il n’est pas refroidi, héberge une densité haineuse ignoble et abrite une puissance vengeresse explosive ! Autre exemple : la chimie parle d’affinité moléculaire, c’est-à-dire d’attirance entre molécules comme s’il s’agissait d’attirance entre des individus.
Dans le domaine des télécoms, pour permettre à nos données de nous accompagner, hors frontières, dans un autre pays, nous devons libérer l’itinérance de nos smartphones : l’itinérance ici n’a rien à voir avec l’errance ni avec le vagabondage ; si itinérant renvoie à la personne sans domicile fixe, c’est-à-dire sans adresse, les télécoms ne tolèrent aucunement l’absence d’adresse.
Des sciences humaines
A leur tour, les sciences dites douces appelées sciences humaines qui s’intéressent aux relations entre humains, d’une part, et d’autre part, entre les humains et leur environnement. La sociologie, la littérature, l’anthropologie… toutes ces disciplines ont leur langage respectif propre. Elles utilisent des termes qu’on retrouve dans les sciences dures : la reproduction ou la réflexivité prennent d’autres sens qui sont loin de ceux de leur domaine d’origine respectivement la biologie ou l’optique.
L’hyperbole ou l’ellipse qui sont des figures de rhétoriques ne peuvent être mises en équation et générer des figures géométriques connues en mathématiques. Enfin la parabole qui est une figure de style qui se traduit par un court récit allégorique, n’est ni mathématique ni technologique : ni le schéma engendré par l’équation du second degré ni le dispositif technique équipé de réflecteur pour capter, concentrer et focaliser les signaux provenant d’un satellite. Un même mot : parabole, trois objets : mathématique, télévisuelo-technologique ou littéraire.
Bref, malgré la territorialisation des disciplines, les mots d’une science échappent aux spécialistes et élisent leur lieu de préférence. Des fois un mot inventé dans une discipline migre vers un autre domaine et élit un refuge plus fréquenté que dans son berceau initial. Est-ce le cas de la résilience ?
Le fabuleux voyage de la résilience
Il est intéressant de visiter son étymologie qui n’est pas moins riche. Tout d’abord, c’est un mot qui a fait son apparition tout au début du XXème Siècle et qui s’écrivait à l’époque résilience et qui désignait la capacité de se relever d’un choc ou d’un traumatisme. La résilience est tirée du verbe latin resilire qui a produit également résiliation. Or ce verbe, resilire est lui-même emprunté à autre verbe, latin lui-même, salire qui veut dire sauter,
et qui s’est doté du préfixe ‘’re’’, qu’on retrouve d’ailleurs dans beaucoup de verbes, et qui introduit l’idée de retour en arrière ou de reprise. Par exemple, la résiliation d’un contrat, c’est l’action qui permet de se rétracter, de se dégager par un saut en arrière. Au XVème siècle, l’usage de la résilience ou la résiliation a abandonné l’idée de sauter, de saillir et a gardé le sens de rebond après le choc.
Donc à l’origine, siège le verbe résilier qui signifie rebondir et tressaillir ; rebondir c’est d’abord reprendre de la force ; une autre variante de résilience est résistance : résister c’est ne pas céder à la force, à la pression et à la poussée ; tressaillir, c’est ne pas reculer : d’où le sens pris par le mot en français au moyen âge : se rétracter, se dégager d’un contrat par une sorte de saut en arrière. Bref, la résiliation désigne le geste de se délier d’obligations préalablement contractées et de s’en libérer ; la résilience, c’est le fait de reculer pour mieux sauter c’est-à-dire retrouver le pouvoir de rebondir.
En psychologie et ailleurs
En psychologie, la résilience est la capacité à vivre, à se développer et à s’épanouir en dépit de l’adversité. Le terme désigne une force morale, une capacité à se reconstruire après avoir enduré des traumatismes. La résilience est cette attitude de dignité qui suscite respect et admiration : quand, en plein cœur de la tempête, une personne se montre debout face aux événements agressifs et violents extérieurs ; quand, au milieu de l’œil du cyclone, une personne fait preuve de courage et tente, à partir de cendres, d’allumer une étincelle qui deviendra peu à peu feu puis chaleur et foyer plus tard ; bref quand on retrouve de l’énergie pour se débattre contre les forces qui accablent de toutes parts et qu’on refuse de se laisser dépasser par ce qui arrive, alors on est à bord de la résilience.
Or, on se tromperait si on considère que le mot est le privilège de la psychologie. Il occupe une place qui n’est pas la moindre dans plusieurs disciplines et domaines : et il partage des aspects aussi bien en sciences exactes qu’en sciences humaines.
En physique des matériaux, la résilience est ce qui caractérise l’énergie absorbée par un corps lors d’une déformation. C’est ce que révèle le test de CHARPY : il s’agit de caractériser le comportement des métaux dans un essai de flexion, par chocs… Elle exprime la résistance aux chocs des matériaux ; dans le domaine de la zoologie ou de l’environnement, et plus particulièrement en milieu hostile et menaçant, elle renseigne sur la capacité d’un animal à se reproduire ; en médecine, la résilience immunitaire contre certaines maladies du siècle comme le cancer et l’Alzheimer.
D’une manière générale : la résilience d’un système est sa capacité à résister, à s’adapter et à survire à des altérations ou des perturbations extérieures (pollution, catastrophes naturelles, climatiques, économiques, industrielles…) affectant sa structure ou son fonctionnement et à trouver à terme un nouvel état d’équilibre et à assurer sa pérennité en s’adaptant à des éléments déstabilisateurs.
Pour finir
La résilience exige ressort et volonté pour aller chercher ressources et substance afin de déployer résistance et persévérance et continuer à vivre après blessures et traumatismes. C’est elle qui permet de supporter des chocs extérieurs violents et des tensions graves à retrouver un nouvel état d’équilibre, et c’est ce que les victimes innocentes, les femmes et les enfants de Gaza, nous enseigne.
Quant au domaine des télécoms, je vous laisse parcourir le dossier du mois consacré justement au concept de la résilience.
Par Ata-Ilah Khaouja
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