L’intime entre soupçon et respect.
décembre 30, 2025
tribune libre
Par Ata-Ilah Khaouja
De quoi s’agit-il ?
1-Retour sur une des déclarations d’un acteur majeur de la funeste histoire de la science : Oppenheimer.
2-Un court arrêt sur un mot insoupçonnable mais intensément riche où l’IA est bien installée : espionnage.
De la micro miniature à l’IA
Robert Oppenheimer, le père du Manhattan Project, aurait prédit la généralisation de l’espionnage des vies privées à l’aide de la microminiaturisation des technologies. Le savant savait ce dont il parlait, lui qui irritait l’infiniment petit jusqu’à avoir réussi à provoquer la colère du petit atome sur le sol japonais : on ne s’incruste pas aisément dans l’intimité de l’atome !
Alors que nous n’étions qu’en 1964, ce visionnaire, s’adressant à la société civile et endossant, derrière lui, un arsenal scientifique hautement avancé de la toute-puissance du monde, ne parlait que de la micro-miniature qui s’introduisait à peine dans la vie privée des citoyens. Certes, il ne parlait que de la micro-miniature, mais il intuitionnait déjà la parade actuelle de l’Intelligence Artificielle dans l’intime de nos vies collectives et personnelles.
A cet égard, les télécommunications qui n’ont cessé de bénéficier des avancées technologiques, et qui sont passées certes des micro- aux nanotechnologies et à l’IA, iront bientôt plus bas. Et « plus bas » pourrait être pris dans tous les sens, et moral et spatial.
Ordinateurs quantiques, nanotechnologies, Intelligences Artificielles… toutes ces avancées ont donc contribué à diminuer jusqu’à les annuler, les distances entre individus et les espaces entre Etats. Ces moyens ont rendu complètement transparents les murs de l’intimité de l’autre, ami ou ennemi, et ont pénétré le cœur des projets secrets de l’Etat, lointain ou voisin, après avoir violé leurs frontières. Et c’est à cet espionnage que nous avons assisté, ces derniers mois guerriers, depuis nos salons, en direct des théâtres des opérations comme si nous y étions : bâtiments ciblés et anéantis, dignitaires piégés, visés et assassinés, pont repérés et détruits…
Au commencement étaient les épices
Et justement, à propos d’espionnage conjecturé par Oppenheimer, revenons-y, et précisément à son origine linguistique surprenante et à sa construction riche et fascinante, où il est question, fidèlement et à la lettre, de soupçon. En effet, soupçon a une forme savante qui est suspicion mot formé à partir du verbe « suspecter » (sub–specter) qui signifie regarder en dessous, comme soulever un couvercle ou retirer un voile pour regarder. Et pour éclairer un soupçon, on s’abandonne à des observations indiscrètes et sans gêne sur des personnes et sur des Etats. En agissant ainsi, on produit l’action d’épier, qui autrefois s’écrivait « espier » et qui serait apparenté à « espicere » dont l’origine est espèce.
Et l’aspect de ce dernier mot nous interpelle, puisque, d’après les spécialistes de l’anthropologie, nous serions, en tant qu’espèce humaine, des « homo sapiens ».
Sapiens, espèce, spécialiste, aspect tirent leur origine spectaculaire du mot « épice ».
Voilà pourquoi : pour bien reconnaître les différentes épices, il faut bien distinguer des écarts d’aspect et reconnaître des variétés de goût. Ainsi, épices et espèces apportent l’idée de goût et donc de saveur, et celle de savoir, est introduite par la distinction et la reconnaissance. Par conséquent, savoir et saveur se trouvent intimement liés. D’ailleurs savoir dit exactement : ‘’ affecter du goût ‘’.
Pour espionner, donc pour voir de très près, tout en restant à l’écart, il faut des techniques. Mieux dit : espionner serait d’abord, des techniques qui servent à faire voir et à faire entendre ce qui se trouve loin de l’œil et de l’oreille, bref ce qui se trouve à distance. Or ce qui est éloigné se dit :’’ télé ‘’. Ensuite du savoir, il en faut également, c’est-à-dire des techniques savantes et sophistiquées pour rendre ‘’commun ‘’ ce qui est privé et propre aux personnes et aux états. N’est-ce pas ce que nous garantissent à merveille les télé–commun-ications devenues tout récemment terriblement et diaboliquement intelligentes grâce à l’IA ?
Digression : Oppenheimer porte bien son nom !
Le terrible Oppenheimer, l’autre diable de la science, est originaire de la ville allemande : Oppenheim, dont le nom pourrait signifier ceci : à ciel ouvert ou en plein air pour « Oppen » qui serait une déformation de ‘’offen’’ qui signifie ouvert en allemand ; et maison ou foyer pour « Heim ». C’est-à-dire un foyer ouvert à toute chose et à tout le monde. Alors quand les hautes technologies se baladent dans n’importe quel lieu, elles le font comme si le foyer était ouvert au plein air : « Open Heim ». Elles le font à l’Oppenheimer ! Fin du jeu de mot.
Et c’est ce qui confirme, tout simplement, la conjecture d’Oppenheimer : l’espionnage généralisé par l’utilisation des micro-miniatures, devenues nanotechnologiques et virtuellement intelligentes. Et qu’est ce qui s’opposerait, alors, à la généralisation de l’espionnage que conjecturait Oppenheimer ?
Encore des épices
Seul le respect est en mesure, exactement et littéralement, de dissuader le soupçon. En effet, le mot RE-ESPEC-T nous révèle à nouveau le noyau « espec » qui est commun à espèce et à épice et qui signifie, encore une fois, d’abord saveur et surtout savoir comme cela vient d’être précisé. Ainsi par l’origine du mot, le respect requiert du savoir et relève donc de la mesure et de la sapience. C’est pour cela que nous sommes des « homo sapiens ». Le respect par son origine a donc une finalité culturelle. Et d’ailleurs, on dit bien qu’elle a du « goût » la personne qui exprime une forme de culture, de finesse ou encore d’élégance.
Le préfixe RE marque une distance envers le voisin, personne ou Etat, distance qu’on observe des fois par marquage au sol aux guichets de certains services ; et se tenir à cette distance est une marque de profond respect.
C’est-à-dire d’abord, de l’attente et de l’attention au bon endroit, sans aucune intention de déranger la discrétion de quiconque, encore moins de s’introduire dans le lieu réservé d’une personne ou dans l’espace gradé d’un état.
C’est-à-dire, encore, un regard juste non celui de l’indifférence mais plutôt celui de la déférence et de la considération. Sans aucune scopie : ni nano-scopie pour se mettre dans la peau du proche ni télé-scopie pour rapprocher le lointain.
C’est-à-dire, enfin, de l’écoute sans aller jusqu’à sonder et décrypter les bruits secrets du voisin ni explorer les consciences enfuies du proche, prochain ou lointain.
Tout ceci est dans le RE du respect : du retour attentif, du regard attentionné et de l’écoute pudique. Ainsi défini, le respect est la chose la mieux partagée au monde animal, végétal et inerte : de la cellule, qui exige une membrane, au plus gros animal qui marque son territoire, en passant par l’inerte et son atome qui déclenche sa colère quand on s’approche trop de son intimité…
Epices devenues terres rares
Les épices, au XVIème siècle, constituaient le nerf des guerres des temps passés. Il ne s’agit plus de routes terrestres où se risquaient, autrefois, les caravanes. Non plus, de voies maritimes, où s’aventuraient, hier, les navires à la recherche d’épices qui ont poussé Magellan et autres à ravager des continents et à massacrer des populations.
Actuellement, pour garder la domination technologique et numérique et s’assurer de la maîtrise des outils d’espionnage, les nouveaux ‘’Magellan’’ se battent pour organiser des expéditions d’une autre nature.
Aujourd’hui, la convoitise des nouveaux épices est au cœur des conflits mondiaux. Pour s’emparer des terres rares, les états font appel à des forteresses volantes. Fini les chevaux, terminées les machines à vapeur, des bombardiers furtifs, gorgés d’engins espions empruntent des autoroutes aériennes pour assurer l’accaparement et le vol des terres rares nécessaires au maintien de l’hégémonie technologique.
Pour finir
Actuellement, soupçonner ne laisse aucun atome de bruit qui ne soit écouté ; espionner traque le moindre soupçon d’espace et le soumet à la surveillance.
Aidés des Intelligences Artificielles de pointe, soupçonner et espionner ainsi que leurs variantes vont très bas dans les échelles et côtoient, avant de les dévoiler, l’invisible et l’inaudible ainsi que l’inatteignable ; l’ignoble et l’infame.
Respecter impose de la distance savante et du recul mesuré sans indifférence, il fait gagner de la hauteur : respect de l’autre, de son espace et de son intimité.
Les télécommunications comme toutes les inventions humaines, fluctuent entre la grandeur et la petitesse, entre la bassesse et la hauteur, entre l’abjection et la dignité.
Par Ata-Ilah Khaouja