mercredi , 7 janvier 2026

La démocratie marocaine à l’ère des algorithmes : entre influence et gouvernance

Par Ahmed Khaouja

Les algorithmes transforment silencieusement toutes les démocraties. Ils influencent la formation de l’opinion publique, orientent les débats et conditionnent le choix des élus. Une fois les décisions prises, ils gouvernent aussi l’action publique : gestion du trafic, sécurité, énergie, services urbains. Ils deviennent ainsi des acteurs politiques invisibles. Dans ce contexte, une question s’impose : qui gouverne réellement l’espace public aujourd’hui : les institutions ou les systèmes algorithmiques ?

En amont des élections, les réseaux sociaux au Maroc sont devenus aussi des espaces de formation des opinions. Ces réseaux ne se contentent plus d’héberger des débats : leurs algorithmes décident quels contenus deviennent viraux et lesquels disparaissent.
Cette dynamique redéfinit la compétition politique : l’influence électorale dépend moins des meetings ou des programmes que des algorithmes. On utilise désormais la publicité ciblée : les messages diffèrent selon l’âge, la ville, les centres d’intérêt ou les comportements en ligne. Les plateformes dopées avec l’intelligence artificielle testent automatiquement plusieurs versions de contenus et amplifient celles qui suscitent le plus d’engagement. Une partie de la campagne échappe donc déjà au contrôle politique : ce sont les algorithmes qui décident ce qui “mérite” d’être vu. Le pays ne débat plus d’un même ensemble de faits : chacun reçoit une version différente de la réalité politique. Ainsi la frontière entre communication et manipulation devient floue. La plupart des Marocains ignorent : pourquoi un contenu politique leur apparaît, quelles données sont utilisées pour les cibler et quels messages les autres citoyens reçoivent. Cette opacité fragmente le débat public en une multitude de récits individualisés, l’inverse d’une démocratie délibérative basée sur l’Agora décrite jadis par Aristote. La visibilité politique marocaine dépend d’algorithmes étrangers. Les institutions marocaines n’ont aucun accès à leur fonctionnement ni à leur logique de recommandation. Normal car les lois marocaines s’arrêtent aux frontières ! Le phénomène marocain ne s’inscrit-il pas aussi dans la dynamique mondiale telle que décrite par Giuliano da Empoli dans son livre « Les ingénieurs du chaos », qui décrit « l’avènement d’une politique “quantique” : imprévisible, fragmentée, émotionnelle. Comme en physique quantique, il n’existe plus une réalité politique unique mais des réalités multiples, personnalisées pour chaque utilisateur. Ainsi l’algorithme ne reflète pas la réalité : il la fabrique. Ainsi les algorithmes sont devenus des acteurs politiques. Ils peuvent renforcer la participation citoyenne, donner une voix aux jeunes et aux marginalisés, renouveler les modes d’action publique. Mais sans régulation, ils peuvent : polariser la société, fragmenter le débat public, manipuler les opinions et affaiblir la souveraineté numérique du Maroc. Ainsi la démocratie algorithmique n’est plus un horizon : elle est déjà une réalité.
La véritable question: voulons-nous la subir ou la maîtriser ?

En aval des élections, la gestion de la cité n’est plus le monopole des élus et des institutions publiques au Maroc. Une part croissante des décisions quotidiennes est désormais influencée par les plateformes numériques : Google organise nos trajets, Facebook structure les interactions sociales,….
Le centre de gravité du pouvoir urbain glisse ainsi des mairies vers les géants du numérique, dont les algorithmes guident des millions de comportements sans ancrage territorial ni légitimité démocratique. Cette évolution génère des vulnérabilités particulières : dépendance technologique et difficulté d’auditer ces algorithmes… Jean Haëntjens dans son livre « Comment les géants du numérique veulent gouverner nos villes », alerte sur ce risque et appelle à réaffirmer le rôle politique et culturel de la ville. Il souligne que la ville ne peut devenir une simple plateforme technologique. Reprendre la maîtrise du numérique est essentiel pour bâtir une citoyenneté augmentée, fondée sur la transparence et la participation. Les collectivités marocaines demeurent légitimes pour planifier et gérer les services publics. Pourtant, leurs moyens restent modestes par rapport aux plateformes numériques. Ces plateformes exercent une forme de gouvernance de facto : ils influencent la mobilité via les outils de navigation, orientent le commerce par les plateformes d’e-commerce et structurent l’opinion à travers les réseaux sociaux. Leur pouvoir est d’autant plus préoccupant qu’il est opaque non fiscalisé. Les décisions algorithmiques prises depuis la Silicon Valley redessinent les comportements urbains marocains, au risque d’une dépendance cognitive et économique. Une forme de « colonisation numérique » menaçante, si les pouvoirs publics ne s’outillent pas pour réguler, négocier et construire une souveraineté numérique réelle. Dans cette nouvelle cité, le citoyen est à la fois électeur, utilisateur et producteur de données. Cette position centrale implique une responsabilisation accrue. L’éducation numérique devient un pilier : comprendre les logiques algorithmiques, protéger ses données, repérer les biais et manipulations et exercer un jugement critique face aux flux d’informations. Leur influence est aussi culturelle : ils façonnent les imaginaires, les gestes, les priorités et même les comportements collectifs. Un citoyen informé constitue le meilleur contre-pouvoir face à l’hégémonie des plateformes. L’avenir du Maroc se joue dans la capacité à fusionner : l’intelligence politique : débat, solidarité, planification démocratique et l’intelligence artificielle : rapidité, précision et efficacité opérationnelle. Les élus doivent apprendre à cogérer la ville avec les plateformes, sans abandonner la souveraineté publique. Urbanistes, ingénieurs, chercheurs et entrepreneurs locaux doivent jouer un rôle stratégique dans la conception d’une ville numérique marocaine, culturellement adaptée et socialement inclusive. Le Maroc se trouve à la croisée de deux forces : la légitimité démocratique des institutions et l’efficacité irrésistible des plateformes numériques. La voie la plus prometteuse repose sur : une régulation intelligente, une collaboration stratégique avec les acteurs numériques et une innovation nationale souveraine. Les élections ne doivent plus seulement désigner des représentants : elles doivent porter une vision du Maroc numérique, où élus, citoyens et algorithmes participent ensemble à la construction d’une cité plus juste, plus efficace et pleinement souveraine. Dans ce contexte, seuls ceux qui restent éloignés des technologies, souvent appelés « analphabètes numériques », échappent encore à l’influence des algorithmes, soulignant l’urgence d’une éducation numérique pour tous.

Par Ahmed Khaouja

LTE.ma 2025- ISSN : 2458-6293 Powered By NESSMATECH