
Dans Comment les géants du numérique veulent gouverner nos villes, Jean Haëntjens (*) analyse une transformation profonde et silencieuse : l’entrée massive des géants du numérique, Google, Apple, Facebook, Amazon, dans la gouvernance urbaine. Pour l’auteur, ce basculement n’est pas simplement technologique. Il constitue un changement de nature politique qui déplace le pouvoir de l’élu vers l’algorithme, et du citoyen vers la plateforme. Derrière l’image séduisante de la “ville intelligente”, Haëntjens met en lumière un phénomène plus inquiétant : la substitution progressive des décisions publiques par des décisions automatisées, régies par des intérêts privés.
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Une substitution politique en marche
Haëntjens montre que les GAFA n’ambitionnent plus seulement d’innover dans le domaine numérique : ils cherchent désormais à s’installer au cœur du fonctionnement quotidien des villes. Transport, gestion des flux, sécurité, services municipaux, énergie, logistique… Les plateformes proposent des solutions clés en main, présentées comme plus efficaces, plus rapides et moins coûteuses que les systèmes publics traditionnels.
Ce mouvement crée une rupture majeure : les choix de planification ou d’organisation urbaine ne relèvent plus seulement des institutions démocratiques, mais sont de plus en plus intégrés dans les logiques d’optimisation algorithmique. Ainsi, ce ne sont plus les priorités collectives ou les projets de société qui guident la décision, mais les calculs automatiques des plateformes, orientés selon des critères privés. Haëntjens y voit une forme de “dépolitisation” de la ville par la technologie.
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Deux visions de la ville : la cité politique et la ville-service
L’auteur oppose deux modèles urbains :
Le modèle de la cité politique
Il repose sur les valeurs classiques de la démocratie : débat, délibération, long terme, cohésion sociale, identification collective. Dans ce modèle, la ville est un espace de culture, d’histoire et de vivre-ensemble. Les acteurs centraux sont les élus, les institutions publiques et les citoyens. La finalité première est le bien commun.
Le modèle de la ville-service numérique
Porté par les géants du numérique, ce modèle transforme la ville en une plateforme de services : mobilité à la demande, paiement automatisé, recommandations personnalisées, optimisation permanente des ressources. Le citoyen y devient un “usager” ou un “client”, et la ville une suite d’applications où l’algorithmique prime sur la délibération.
Haëntjens souligne que cette vision, séduisante par son efficacité, tend progressivement à supplanter la cité politique. Elle installe une nouvelle hiérarchie : les acteurs numériques privés deviennent les véritables chefs d’orchestre de la vie urbaine, tandis que les pouvoirs publics perdent la main sur leur propre territoire.
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Le pouvoir algorithmique : une gouvernance sans élus
Selon l’auteur, les GAFA ont construit leur puissance urbaine autour d’un triptyque stratégique :
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Les données
La donnée est devenue l’interface privilégiée pour comprendre et anticiper les comportements urbains : déplacements, consommation, flux énergétiques, interactions sociales. Celui qui maîtrise les données maîtrise la ville.
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Les algorithmes
Les décisions se prennent désormais automatiquement : meilleure route, régulation du trafic, tarification dynamique, allocation des ressources. Cette automatisation court-circuite la décision publique traditionnelle.
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Les infrastructures numériques (plateformes)
Google Maps organise la mobilité, Uber structure les déplacements, Amazon Logistics façonne les flux urbains. Ces plateformes deviennent indispensables, voire incontournables.
L’ensemble conduit à une “ubérisation” du pouvoir local : les élus se retrouvent réduits à des marionnettes d’un système algorithmique qu’ils ne maîtrisent plus. La gouvernance urbaine se transforme en une gestion technique contrôlée par des acteurs privés globaux.
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Les logiques privées contre l’intérêt général
Haëntjens rappelle un point crucial : la finalité première des géants du numérique n’est pas politique mais économique. Leur objectif n’est ni la cohésion sociale, ni l’égalité territoriale, ni la durabilité écologique. Leur logique repose sur la rentabilité, la captation de valeur et l’optimisation des usages.
Cette orientation crée plusieurs risques :
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Les priorités publiques (écologie, inclusion sociale, protection des espaces, mémoire urbaine) peuvent être sacrifiées au profit de la maximisation des revenus.
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Le temps politique, long, progressif, planificateur, se heurte au temps numérique, court, instantané, réactif.
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La vision de la ville comme espace collectif est remplacée par une vision de la ville comme marché.
Pour l’auteur, ce n’est donc pas un simple conflit technologique mais un conflit de civilisation : la gouvernance urbaine risque de perdre son essence politique pour devenir un service optimisé par des entreprises qui ne rendent de comptes à personne.
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Reprendre la main : vers une reconquête démocratique
Haëntjens ne prône pas le rejet du numérique, mais l’exigence d’un rééquilibrage. Il appelle à une nouvelle forme de souveraineté urbaine qui articule innovation et démocratie.
Il propose plusieurs pistes :
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Réaffirmer le sens politique de la ville : la ville n’est pas qu’un assemblage de services, c’est un espace culturel, historique et identitaire.
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Renforcer la maîtrise publique des données : les collectivités doivent redevenir propriétaires ou gardiennes de leurs données urbaines.
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Reconstituer une ingénierie publique forte : pour ne pas dépendre des solutions clés en main des plateformes.
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Hybrider compétences humaines et intelligence artificielle : le numérique doit assister la décision politique, non la remplacer.
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Construire une “citoyenneté augmentée” : participation, transparence, co-construction, contrôle citoyen des algorithmes.
Pour l’auteur, seule une nouvelle alliance entre citoyens, élus et technologies permet de garantir que la ville reste un projet collectif.
Conclusion
Dans cet ouvrage, Jean Haëntjens montre que les géants du numérique ne se contentent plus d’innover : ils cherchent à gouverner nos villes. En proposant des solutions efficaces et séduisantes, ils déplacent insidieusement le pouvoir politique vers un pouvoir algorithmique opaque et non démocratique. La menace n’est donc pas seulement économique ou technologique : elle est éminemment politique.
L’enjeu majeur est clair : préserver la ville comme œuvre humaine et démocratique, et empêcher qu’elle devienne un simple produit de plateforme optimisé par des algorithmes privés. Ce livre est un appel à repenser la souveraineté urbaine, à réinventer la participation citoyenne et à construire un numérique au service de la cité — et non l’inverse.
(*) Jean Haëntjens économiste et urbaniste, est aujourd’hui conseil en stratégies urbaines
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